Carte du Japon, d’après Psalmanazar

George Psalmanazar, l’homme qui inventa son pays

Au début du XVIIIe siècle, l’exploration du monde par les européens est encore loin d’être achevée.

Il reste encore beaucoup de zones inconnues sur les cartes, et certains pays difficiles d’accès ou fermés aux étrangers restent très mystérieux. C’est notamment le cas de l’Asie, où les européens cherchent tant bien que mal à s’implanter pour exploiter ses richesses, surtout celles des Indes et de la Chine.

Les récits des voyageurs qui s’aventurent dans ces contrées lointaines constituent une source inestimable d’informations pour les cartographes, les commerçants, les encyclopédistes, mais aussi pour le grand public. Les occidentaux sont fascinées par les histoires de ces civilisations, pleine de mystère et d’exotisme, où ils cherchent à découvrir une autre humanité, souvent extravagante et riche en curiosité.

Parmi ces pays encore mystérieux pour la société européenne, se trouve l’île de Formose (aujourd’hui Taïwan).

Repérée au XVIe siècle par les portugais, qui la baptisent Ihla Formosa (“Belle Île”), elle reste au début du XVIIIe siècle encore très mal connue. Après avoir fait l’objet de plusieurs tentatives de colonisation espagnole et hollandaise, l’île se retrouve officiellement annexé par l’Empire chinois en 1683. Etrangers et missionnaires européens y sont alors strictement interdits de séjour.

Heureusement, pour combler ce manque de connaissance, l’Europe pouvait compter sur George Psalmanazar.

Les pérégrinations de Georges Psalmanazar

Nous ne savons que très peu de choses sur la véritable histoire de Georges Psalmanazar, pas même son vrai nom qu’il emportera avec lui jusque dans sa tombe.

Nous supposons aujourd’hui qu’il est né de parents catholiques dans le Sud de la France, dans les années 1680. Il y a suivi des études dans un collège de jésuites, où il développe un don pour les langues et devient un latiniste et helléniste confirmé. Il abandonnera cependant son parcours scolaire vers l’âge de 15 ans. Ses études l’ennuient : il décide plutôt de partir à l’aventure.

Pour voyager à peu de frais, il tente de se faire passer pour un Irlandais catholique persécuté dans son propre pays et en pèlerinage vers Rome, attirant ainsi la charité et l’aide des personnes qu’il rencontre. Mais sa supercherie était découverte aussitôt qu’il rencontrait des personnes connaissant mieux l’Irlande que lui.

Il lui fallait donc un déguisement plus exotique, plus lointain et plus difficile à percer à jour. Il devient donc un “païen japonais”. Pour faire corps avec son nouveau rôle, il prend des habitudes “exotiques” comme manger de la viande crue ou dormir en se tenant droit sur une chaise.

Les années passent, Psalmanazar continue son voyage, à travers les principautés allemandes, et étoffe peu à peu sa nouvelle identité. Il change de patrie d’origine, la déplaçant du Japon jusqu’à l’île moins connue de Formose.

Il commence a imaginer une ribambelle de coutumes autour de son nouveau pays et se met même à parler une langue de son invention.

Il arrive jusqu’en Hollande où il rencontre un prêtre anglican, Alexander Innes, qui servait alors comme chapelain au sein d’un régiment écossais. Psalmanazar lui confesse être un habitant de Formose enlevé par des jésuites.

Ceux-ci l’auraient amené jusqu’à Avignon, auraient fait pression sur le jeune homme pour qu’il se convertisse au catholicisme, puis l’auraient jeté en prison suite à son refus. Heuresuement, Psalmanazar a réussi à leur échapper et se retrouve en Hollande.

Alexander Innes informe l’évêque de Londres de sa rencontre avec cet individu fort atypique, qu’il baptise dans la foulée George Psalmanazar, en référence au roi assyrien, Salmanasar, personnage de l’Ancien Testament.

Arrivé à Londres en 1703, George est reçu par l’évêque Henry Compton, à qui il offre une Bible traduite en “formosan”. Il devient immédiatement la nouvelle attraction de la capitale.

L’histoire de cet étranger venu de si loin et aux habitudes si exotiques se répand très vite dans la ville, et Georges développe sa notoriété.

Portrait de Georges Psalmanazar

Si l’histoire de Georges plait autant aux anglais, ce n’est pas seulement dû à ses manières et à ses vêtements insolites, mais aussi car elle joue sur le sentiment religieux anticatholique et antijésuite qui prévaut alors en Grande-Bretagne au début du XVIIIe siècle.

Psalmanazar va d’ailleurs profiter de ce biais et se déclare désormais comme protestant anglican. Les nobles et les riches marchands l’invitent à leur table, où il parle en charabia tout en inhalant des bouchées de nourriture sanglante.

Le best-seller de Psalmanazar

En tant que protégé de l’évêque de Londres, George Psalmanazar a accès à de précieuses ressources culturelles qui lui offrent une vie plutôt agréable. Après avoir épaté Londres avec ses histoires insolites, ses coutumes et son accent farfelu, le public en redemande davantage sur son pays natal.

Il rédige alors en l’espace de deux mois un volume de 288 pages intitulé Description Historique et Géographique de Formose, île vassale de l’Empereur du Japon, où il décrit la population, le régime politique, les mœurs, la langue, la religion de Formose, qui sera publié en février 1704

L’ouvrage, dédié à l’évêque de Londres, connaît un énorme succès, et est très rapidement réédité et traduit en français, en hollandais et en allemand.

Alors qu’est-ce qu’on trouve dans ce livre ?

Absolument tout, de l’histoire à la culture en passant par la gastronomie et la politique de Formose.

Par exemple, on y apprend que l’année formosane est divisée en 10 mois : Dig, Damen, Analmen, Anioul, Dattibes, Dabes, Anaber, Nechem, Koriam, Turbam.

Les peuples primitifs de cette île vénéraient à l’origine le soleil, la lune et les dix étoiles, et s’aspergeaient tous les matins de l’eau sur le front à cinq reprises, avant de monter sur le toit de leur maison pour prier le soleil.

Mais tout cela a changé lorsque deux philosophes, Zeroaboabel et Chorche Matchin, se sont élevés au rang de stars et ont poussé les formosans à vénérer un seul et puissant dieu. Ils ont construit un temple gigantesque pour un grand prêtre nommé Gnotoy Bonzo, qui leur a ordonné de sacrifier par le feu chaque année “les cœurs de 18 000 jeunes garçons, âgés de moins de 9 ans, le premier jour de l’année”, dont les corps étaient ensuite dévorés par les prêtres.

Perdre autant d’enfants chaque année pose évidemment un défaut logistique majeur pour une nation aussi peu peuplée que la Formose. Psalmanazar a remédié à cette situation en affirmant que les hommes étaient autorisés à avoir plusieurs épouses. On peut lire ainsi :

“Puisque notre Dieu exige que les coeurs de tant de jeunes garçons soient offerts en sacrifice, afin que toute la race humaine ne soit pas progressivement anéantie, il a permis aux hommes de garder plus d’une femme. Ainsi, certains d’entre eux ont 3, 4, 5, 6 ou plus de femmes, chacun selon son rang, ce qui leur permet d’en avoir plus ou moins ; mais si quelqu’un prend plus de femmes que ses moyens le lui permettent, il sera décapité”.

La Formose décrite est une terre riche où l’or abonde et où les citoyens vivent nus, seulement recouverts d’une plaque d’or ou de soie sur leurs parties génitales. Ils se déplacent dans les villes sur des litières tractées par des éléphants, des chevaux ou des chameaux. Les femmes n’allaitent pas leurs enfants, qui sont nourris directement au pis d’une brebis ou d’une chèvre.

Cérémonie religieuse de Formose (Source)

En cas d’infidélité, le mari se réserve le droit de manger sa femme infidèle, ce qui change de leur régime habituel composé de viande crue et de viande de serpent. D’ailleurs si un jour vous avez l’envie de manger un serpent, Georges à un conseil pour vous :

“Ils mangent aussi des serpents, qu’ils considèrent comme de la très bonne viande et très savoureuse, grillée sur les charbons : Mais avant de les manger, ils prennent soin d’en extraire tout le poison, ce qu’ils font de cette façon : Ils les prennent de leur vivant et les battent avec des bâtons jusqu’à ce qu’ils soient très en colère ; et quand ils sont dans cette furieuse passion, tout le venin qui était dans le corps monte à la tête, qui est alors coupée, il ne reste plus de poison dans le corps, qui peut donc être mangé sans danger.”

Parmi les éléments les plus convaincants de son livre, on trouve la transcription de la fausse langue du Formose.

L’alphabet “formosan” a vingt lettres qui s’écrivent de droite à gauche. Il s’agit d’un mélange grossier d’hébreu (par exemple, Mem, Nen, Kaphi), de grec (Lamdo, Epsi) et d’absurdités (Hamno, Pedlo, Dam, Raw)”.

L’alphabet de Formose

L’escroquerie de Psalmanazar a aussi bien fonctionné car il a su l’adapter à un public anglican prédisposé à haïr l’Église catholique, en raison des tensions entre protestantisme et catholicisme. Dans son livre, il condamne fermement les jésuites, qu’il accuse de venir en Asie orientale uniquement pour voler les richesses des pays visités et pour s’imposer comme “arbitre de l’univers”.

Mais si son ouvrage est un succès, de nombreuses personnes commencent à douter de son histoire.

Plusieurs scientifiques crient au mensonge et opposent les récits de Psalmanazar à ceux de George Candidius, missionnaire hollandais ayant vécu dix ans à Formose. Sauf que Candidius était jésuite, sa parole n’avait donc pas de valeur pour Psalmanazar et ses partisans.

De plus, il avait beau être un sauvage, il n’en était pas pour autant menaçant. Il avait la peau claire, parlait couramment l’anglais, assistait aux services religieux anglicans et détestait les catholiques.

Après sa publication, l’auteur fut invité à faire un cours sur la culture et la langue de Formose devant plusieurs sociétés savantes, et on proposa même de lui confier un cours à l’université d’Oxford.

Les critiques de Psalmanazar

Il se fait notamment invité à la Royal Society.

La Royal Society est une institution fondée en 1660, à laquelle de nombreux savants ont siégé, dont Isaac Newton, John Wallis ou plus récemment Stephen Hawking.

Avec sa devise Nullius in Verba (“ne croire personne sur parole”), la société remplit un certain nombre de rôles : promouvoir la science et ses bienfaits, fournir des conseils scientifiques pour la politique, encourager la coopération internationale et mondiale, l’éducation et l’engagement public.

Et un soir, Georges figura à l’ordre du jour des discussions de la Royal Society, entre le fromage et le dessert, et après un débat sur les pénis d’opossum.

Mais George a surtout des détracteurs parmi ce groupe, qui ne croient pas un mot de son histoire et comptent bien avoir le coeur net sur la véracité de ses dires.

Parmi eux se trouvent l’astronome Edmond Halley et le jésuite français Jean de Fontaney, qui revient tout juste d’un long séjour en Chine. Lors du dîner, Georges se retrouve confronté par Edmond et Jean après avoir raconté son histoire.

Les invités lui demandent notamment pourquoi Psalmanazar a la peau si claire. Il va alors rétorquer par une histoire élaborée sur la façon dont les classes supérieures de Formose vivent “dans des grottes sous terre”, qui gardaient leur peau froide et blanche.

Edmond Halley lui demande alors si le soleil ne brillait pas directement dans les cheminées de son pays. Ce à quoi Psalmanazar répond par la négative, pour le plus grand plaisir de l’astronome qui pense avoir coincé le bougre. “Ce devrait être le cas, la Formose se trouvant sous les tropiques !” s’écrie-t-il. Mais Psalmanazar ne se laisse pas déstabiliser. “Un excellent point, en convient le Formosan, si ce n’est que les cheminées du Formose ont la forme d’un tire-bouchon. La lumière du soleil n’arrive jamais au fond.

Mais malgré son talent pour la rhétorique, les critiques autour du personnage se font de plus en plus nombreuses, et l’effet de mode autour de Georges se dissipe.

Les mémoires de ****

Snobé par la haute société londonienne, Psalmanazar passe de petits boulots en petits boulots, comme la vente de porcelaine et d’éventails. Il donne aussi des cours de latin et se spécialise dans l’histoire ancienne.

Il contribue notamment à la monumentale Universal History from the Earliest Account of Time to the Present, éditée à partir de 1736 et dans laquelle il admet que Psalmanazar était un menteur et assure aux lecteurs qu’une confession complète sera publiée après sa mort.

Il meurt en 1763, et à sa mort est publié sa biographie, écrite à partir d’un manuscrit retrouvé dans son bureau, intitulée Mémoires de ****, communément connu sous le nom de George Psalmanazar : Un natif réputé de Formose

Ses mémoires commencent par “les dernières volontés et le testament de moi : une pauvre créature pécheresse et sans valeur” et décrit que son espoir pour le livre est “de défaire, autant qu’il est en mon pouvoir, tous les méfaits que j’avais commis.” Si ses mémoires omettent son nom réel, qui reste encore inconnu aujourd’hui, elles contiennent une abondance de détails sur sa jeunesse et sur la façon dont il a mené ses impostures.

Crapules est un podcast qui revient sur les arnaqueurs, menteurs, escrocs et autres voyous qui ont marqué l'histoire - à leur façon.

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