Baruch Vega (Source)

Le photographe qui vendait des fausses assurances retraites aux narcos

Sous la chaleur étouffante du Panama, le photographe de mode Baruch Vega descend de son jet privé. Une foule de narcotrafiquants et leur famille l’attendent comme le messie. C’est grâce à lui qu’ils sont là, à la toute première convention de narcotrafiquants, où sont invités autant de fabricants de cocaïne, de dealers et de meurtriers que d’agents de la Drug Enforcement Administration (DEA).

En organisant cet événement, Vega n’a qu’un objectif : vendre aux narcos son programme à plusieurs millions de réhabilitation sociale.

Mais ce que les trafiquants ne savent pas, c’est qu’ils sont tombés dans le piège d’un agent double de la DEA. Et ce que la DEA ne sait pas, c’est que Vega compte quand même s’en mettre plein les poches à leur insu.

Voici l’histoire de Baruch Vega, le photographe de mode et agent triple, qui a détourné des millions de dollars en vendant des programmes d’assurance à des narcos, sous les yeux de la CIA et de la DEA.

Baruch Vega et la CIA

Baruch Vega naît à Bogota dans une famille plutôt modeste de onze enfants. Adolescent, il se lance dans la photographie, avec pour motivation initiale de rencontrer un maximum de femmes. Mais il finit par développer un certain talent, et gagne même un concours de photographie amateur organisé par Kodak, avec 20 000 dollars à la clé. Il fait en parallèle des études d’ingénieurs à l’université de Bucaramanga, où il se fait un nom en tant qu’anti-communiste.

A l’époque, la menace de la guerre froide est omniprésente et Fidel Castro promeut de nouvelles idéologies communistes à Cuba et dans tous les autres pays d’Amérique latine. Baruch Vega, qui a le communisme en horreur, ne manque pas d’exprimer ses idées politiques dans son université, où de nombreux étudiants partagent sa vision. Et en tant que leader politique étudiant, Baruch devient vite la cible de groupes révolutionnaires et de policiers corrompus.

Un matin de 1969, il se fait enlever par des policiers, qui l’emmènent dans une ferme isolée, pour lui faire subi un interrogatoire plutôt musclé. Ces policiers au service de la guérilla de gauche avaient identifié Vega comme un mouchard du gouvernement, et souhaitaient découvrir qui d’autre partageait ses idées et l’encourager à changer de voie.

Après quelques jours de captivité, Vega parvient à s’enfuir et appelle un agent de la CIA, dont le numéro lui avait été confié en cas d’urgence par son colocataire de l’époque, un observateur des services secrets américains.

La CIA lui vient en aide, l’aide à quitter la Colombie, mais pas sans contrepartie. Ceux qui venaient de le sauver voulaient désormais le recruter à leurs côtés pendant la guerre froide, où l’Amérique latine était un champ de bataille idéologique crucial pour les deux camps.

Vega accepte de se rendre au Chili pour aider la CIA. Il a pour objectif d’infiltrer des groupes d’étudiants radicaux, pour déstabiliser le dirigeant Salvador Allende, qui, en 1970, était le premier Marxiste à être élu président lors d’une élection ouverte en Amérique latine.

C’est le début de la relation entre Vega et la CIA.

Baruch Vega et les Narcos

Vega quitte la CIA au milieu des années 1970 et part à New York, où il fonde une agence de mannequins, Intramodel Beauty. Un jour, une de ses modèles lui demande de l’aide car son mari a été arrêté pour trafic de drogue.

Vega appelle une de ses connaissances à la CIA et demande de se renseigner sur les peines que risquent cet homme. L’agent lui répond qu’ils n’ont pas beaucoup d’informations sur l’individu et qu’il devrait être relâché bientôt. Vega annonce fièrement à son modèle que son mari allait vite être libéré. Une fois libre, le trafiquant tient alors à remercier Baruch, qu’il pense personnellement responsable de sa soudaine libération (ce que Baruch ne s’empresse pas de démentir).

Sauf que ce dealer n’était pas n’importe qui. Il s’agissait de Rafael Rodriguez, plus connu sous son pseudonyme Amilcar, un tueur à gages vénézuélien et membre d’un des plus grands cartels de Colombie. Le cartel invite même Baruch Vega à Bogota pour le remercier.

C’est le début de la relation entre Vega et les narcotrafiquants.

Pendant plusieurs années, Vega mène la belle vie, fait la fête au Studio 54, saute dans des jacuzzis remplis de champagne à l’hôtel Mutiny de Miami et aide de temps en temps les copains du cartel d’Amilcar à blanchir une partie de leur argent.

La guerre contre la drogue

1989. Le président Georges Bush apparaît à la télévision américaine avec un sac de cocaïne à la main. Il vient déclarer la guerre au trafic de drogue.

L’Amérique est alors ravagée par la consommation de drogue. En Colombie, les cartels assassinent juges et politiciens en toute impunité.

Notre message aux cartels de la drogue est le suivant : les règles ont changé.

Georges Bush annonce ce soir là un financement de 2 milliards de dollars pour la police internationale en charge de la lutte contre le trafic de drogue. Cette initiative donne aux policiers des Etats-Unis et de Colombie la marge de manœuvre nécessaire pour cibler les narcotrafiquants.

Ses relations à la CIA proposent alors à Vega de travailler comme informateur rémunéré. Il se dit pourquoi pas, ça peut être intéressant.

Surtout que le mode de vie de Vega n’est pas bon marché. “Les mannequins, disait-il, ont besoin de jets privés, de manoirs, de grands hôtels. C’est la différence entre un mannequin et une femme ordinaire”.

Ce fut le début de la carrière lucrative de Vega dans la guerre contre la drogue.

Tous au Mutiny Hôtel

Baruch Vega commence son rôle d’informateur au Mutiny Hotel, où la CIA lui demande de surveiller les ventes de cocaïne.

Le Mutiny Hotel c’est à l’époque LE spot de Miami du début des années 80, où la CIA faisait la fête aux côtés de trafiquants de drogue notoires, de célébrités et de politiciens. Les gangsters de Miami pouvaient à la fois s’y changeaient les idées et mener leurs affaires dans une zone de libre-échange, cachant leurs armes dans le panier à pain ou dans les plis du canapé, tout en bavardant avec l’élite de la ville.

L’hôtel a notamment servi comme décors pour le film Scarface. Oliver Stone, Al Pacino et l’équipe de tournage, se sont d’ailleurs rendus au Mutiny Hotel pendant le tournage à des fins de recherche.

Mais à Vega ça ne lui plait pas du tout. Il estime que son talent est sous-exploité.

L’homme qui murmurait à l’oreille des narcos

Au début des années 90, Vega propose à ses contacts de la CIA de lui confier El Lago, un ranch confisqué pour l’aider à établir une nouvelle couverture. Il allait devenir éleveur de Paso Fino, race de chevaux haut de gamme, pour blanchir de l’argent.

Vega est parfait pour le rôle. Sa carrière de photographe de mode lui permet d’accéder aux belles femmes et aux cercles sociaux glamour qui éblouissent les trafiquants de drogue. Son style de vie, c’est sa meilleure carte de visite.

Et l’opération est efficace.

Par exemple, un membre du cartel donnait à Vega 2 millions de dollars en argent sale, puis lui “vendrait” un cheval en échange d’un chèque et d’un faux reçu. Vega prendrait bien sûr une part du gâteau.

Cette opération permet à la CIA de recueillir beaucoup de renseignements.

Par exemple, lorsque des tueurs à gages du cartel ont voulu tuer un ancien procureur général colombien, Vega a pu découvrir les noms des futurs assassins. Et lorsque le FBI a demandé à Vega de se renseigner sur les rumeurs selon lesquelles des trafiquants de drogue prévoyaient de faire exploser l’avion du président George Bush lors d’un voyage en Colombie, il a pu rapidement les rassurer, l’opération étant annulée.

Mais Vega était aussi un bosseur. Sous sa direction, le ranch d’El Lago est devenu un des plus grands ranchs Paso Fino d’Amérique du sud. Pendant cette période, Vega aurait reçu environ 70 000 dollars comme pourcentage lors des opérations de blanchiment d’argent, auxquels s’ajoutent des honoraires versés par les trafiquants de drogue.

L’affaire tourne bien et en 1997 elle attire l’attention de David Tinsley, de la DEA, expert en matière de blanchiment d’argent de la drogue.

David Tinsley est alors l’étoile montante de la DEA. Il avait à l’époque une autorisation (et un budget) spéciale du Ministère de la Justice pour mener une opération dans laquelle ses informateurs se faisaient passer pour des financiers véreux et blanchissaient des millions de dollars pour les trafiquants. Il a ainsi droit à une boîte noire pour payer les dépenses que le gouvernement ne couvrirait pas normalement : des voitures de sport, des chambres d’hôtel de luxe et des restaurants étoilés.

L’officier annonce à Vega vouloir faire tomber le plus grand et le plus criminel des cartels : Norte del Valle, qui exporte plus d’un milliard de dollars de cocaïne par an depuis ses laboratoires situés dans la jungle de l’ouest de la Colombie et protégés par une armée paramilitaire violente.

Tinsley veut notamment s’en prendre à Danilo González, un commandant de police de Colombie très haut placé, qu’il soupçonne de travailler secrètement pour le cartel.

Danilo González est devenu célèbre en tant que chef du Search Bloc, l’équipe d’élite de la police qui a traqué et tué Pablo Escobar en 1993. Mais la rumeur voulait que González travaillait en réalité en collaboration avec le cartel de Cali, les rivaux d’Escobar.

Le Programme de Réhabilitation des Trafiquants de Drogue

La stratégie de Tinsley est simple : trouver des informateurs en utilisant la menace d’extradition américaine. Il est même prêt à offrir des réductions de peine aux criminels qui dénoncent leurs collègues.

Mais en Colombie, être soupçonné d’avoir parlé à la police suffisait pour mourir. On torturait et assassinait régulièrement des traîtres présumés.

Vega propose alors une autre idée.

Conclure un accord avec des agents fédéraux était tabou au sein des cartels, mais payer des agents fédéraux était assez fréquent en Colombie. Il suggère alors à David Tinsley d’essayer plutôt solliciter des pots-de-vin.

Son idée est celle-ci : il dit aux trafiquants qu’il connait des personnes haut placées au sein du gouvernement américain qui, pour quelques millions de dollars, leur assurent un accord de plaidoyer. En gros : plaider coupable, purger une peine minimale, puis rester à Miami. Même pas de dénonciation nécessaire.

C’est la retraite parfaite pour les narcotrafiquants : vivre sur les plages de Floride en toute légalité et sans crainte de représailles de ses anciens collègues.

Pour que cela fonctionne, les trafiquants doivent donc rencontrer la DEA après avoir payé le pot-de-vin à Vega et signer un accord de coopération. Vega leur disait qu’ils n’avaient pas besoin de dénoncer leurs amis, ils pouvaient simplement mettre de la cocaïne sur un bateau et dire à la DEA où la trouver.

Sauf que ça, c’était faux. Les agents de la DEA finissaient toujours par exiger les noms des associés.

Mais la beauté du piège est que les trafiquants ne pouvaient pas raconter ce qui s’était passé sans révéler qu’ils avaient donné des informations à la DEA. Donc au lieu de dénoncer la duperie de Vega, ses pigeons se vantaient l’efficacité de son plan.

Et plus Vega escroquait de gens, plus son système gagnait en crédibilité. Ce serait comme un système pyramidal de mouchards.

Tinsley valide son plan et Vega prend le nom de code Dr. B.

L’officier lui promet une récompense pour chaque informateur qu’il recrute et lui donne la permission d’utiliser l’argent des pot-de-vin pour financer les dépenses de l’opération. Sur place, l’une des premières personnes que Vega rencontre est Arturo Piza, un contrebandier à la retraite qui tient un magasin d’antiquités à Medellin.

Piza connait tout le monde dans le milieu de la cocaïne et permet à Vega de rencontrer son premier client : Julio Correa, ancien tueur à gages d’Escobar.

Vega rencontre Julio Correa dans un hôtel à Cartagene, à l’occasion du concours de Miss Colombie, et lui déroule son pitch. Correa finit par payer à Vega plus d’un million de dollars et l’aide à faire venir un second associé d’Escobar, qui accepte de payer un million de dollars d’avance et sept millions de dollars plus tard.

En quelques mois, Vega perfectionne son argumentaire de vente. Son réseau s’élargit, il montre à ses clients potentiels des diaporamas remplis d’organigrammes officiels, de graphiques et de statistiques sur les horribles punitions qu’ils risquaient de subir s’ils étaient pris. Puis, une fois son argumentaire présenté, il les invite à se joindre à une initiative du gouvernement américain, qu’il baptise le Programme de Réhabilitation des Trafiquants de Drogue, sorte d’assurance retraite pour les narcos.

Son plan fonctionne à merveille, de nombreux trafiquants acceptent le deal de Vega. Et les résultats ne se font pas attendre.

Par exemple, un mouchard de Vega permet aux États-Unis de saisir 9000kg de cocaïne cachés dans le mât d’un navire. Il s’agissait alors de la deuxième plus grande saisie maritime de l’histoire.

De nombreux trafiquants confirment également les soupçons de Tinsley sur González, le commandant de la police. Le cartel Norte del Valle le payerait pour obtenir des informations sur les opérations de la DEA et certains de ses policiers participeraient même à des enlèvements et des exécutions pour les cartels.

Pendant ce temps, Vega en profite un peu pour arrondir ses fins de mois. Il garde pour lui une bonne partie des pots de vin, pour assurer les dépenses qu’il juge nécessaires à sa couverture : voitures de luxe, vins, champagnes… Bref, la vie de star.

Il continue d’ailleurs sa vie de photographe de mode en parallèle et passe son temps entre Miami et Bogota. Il travaille notamment pour Versace et Valentino.

Mais au début de l’année 1999, certains barons de la drogue commencent à avoir des soupçons autour de Vega et commencent à faire du ménage dans ses relations. Certains caïds que Vega a rencontré se font assassiner en prison. En mars, Piza, le marchand d’antiquités, est abattu par des hommes en moto.

Un agent du FBI avertit Vega que sa tête était mise à prix. Apparemment, González le veut mort. Il arrête de voyager en Colombie pour se mettre à l’abri.

L’opération Millenium

Octobre 1999. Vega apprend par ses contacts de la DEA que quelque chose d’important est en train de se passer. Ils lui demandent de dire à ses contacts de faire profil bas. Ce qu’il fait.

Pendant la nuit du13 octobre 1999, des centaines d’agents de la DEA et de policiers colombiens perquisitionnent les maisons des trafiquants dans tout le pays. C’est un opération énorme, mobilisant énormément d’hommes.

Au total, 32 personnes sont arrêtées. Baptisée Opération Millennium, la manoeuvre a été l’un des plus gros coups de filet depuis la chute d’Escobar.

Mais selon les agents de la DEA basés à Bogota, Vega a presque tout fait foirer.

Pour éviter les fuites d’informations, les agents de Bogota avaient gardé le secret derrière l’organisation de l’opération jusqu’à la dernière minute. Même les agents colombiens qui ont participé aux raids pensaient au départ se réunir pour des séminaires de développement professionnel.

Mais les agents de la DEA basés à Miami l’ont su quelques jours auparavant. Il y avait une sorte de rivalité entre les agents de la DEA de Bogota et de Miami. Les agents de la DEA à Bogotá étaient furieux contre leurs homologues de Miami lorsqu’ils ont découvert que leurs collègues avaient utilisé Vega pour les affaiblir. Trois ou quatre trafiquants ont pu échappé à l’arrestation grâce à ces informations.

Mais cette boulette a permis à Vega de gagner une énorme crédibilité auprès du cartel, et le risque accru d’extradition posé par l’opération Millennium a rendu son “programme de réhabilitation” plus attrayant.

Il est alors sollicité par tellement de narcos qu’il décide d’organiser une convention entre narcos et agents à Panama City.

La Convention

Pour sa convention, il met les grands moyens.

Il achète un jet privé pour que lui et les trafiquants puissent voyager jusqu’au Panama. Il est rejoint par Julio Correa, son tout premier client, depuis devenu son informateur et recruteur. Vega est attendu comme une rockstar. Des dizaines de trafiquants, des membres de leur famille et des avocats les attendent à l’hôtel InterContinental Miramar Panama, au bord de l’océan, où Vega a réservé un étage entier de suites.

Il rencontre les trafiquants dans leurs suites d’hôtel et leur présente son argumentaire sur le programme de réhabilitation. Mais ce qui finit de les convaincre, c’est lorsque Julio Correa, ancien bras droit d’Escobar, leur présente son passeport américain et sa nouvelle identité. Grâce aux Etats-Unis, il profite d’une vie tranquille. Une fois convaincus, Vega les conduit dans le hall où un groupe d’agents de la DEA de Miami les attend.

Ainsi, Carlos Ramón Zapata — surnommé El Médico — accepte de payer 42 millions de dollars pour se couvrir lui et certains de ses proches. Il donne à Vega un acompte de 7 millions de dollars.

Vega organise une autre convention le mois suivant, puis une autre en décembre.

En janvier, il attire sa plus grande cible au Panama : Luis Hernando Gómez Bustamante, plus connu sous le nom de Rasguño, l’un des principaux chefs du cartel de Norte del Valle et “le Pablo Escobar de sa génération”, selon les procureurs américains.

Et Rasguño n’a pas bronché lorsque Vega lui demande 50 millions de dollars.

Une fois piégé, Rasguño donne à Vega et ses supérieurs des informations précieuses sur González. Le commandant de la police est secrètement un membre de haut niveau du cartel. David Tinsley, très content de ces renseignements, allait pouvoir faire tomber tout le cartel.

Mais le plan de Vega ne plaît pas du tout aux membres de la DEA du côté de Bogota, qu’ils jugent contraire à l’éthique et dangereux.

Ayant appris le 21 octobre 1999 que des agents de la DEA basés à Bogota se dirigeaient d’ailleurs vers le Panama pour y faire interrompre une de leur convention, Vega et Tinsley font sortir en précipitation les trafiquants de l’hôtel par crainte de leur arrestation.

Les agents de Bogota se plaignent alors au siège de la DEA de la façon dont Vega et leurs collègues de Miami sabotent leur travail.

En même temps, Fabio Ochoa, un narcos arrêté dans le cadre de l’opération Millennium, commence aussi à poser problème.

Vega avait demandé à sa famille, qui dirigeait le cartel de Medellín avec Escobar, 30 millions de dollars pour régler l’affaire. Ils n’ont pas accepté le marché et ont même enregistré le discours, qu’ils ont envoyé au Ministère de la Justice américaine.

Vega se retrouve avec des ennemis des deux côtés de la loi, qui essayent de mettre fin à son plan.

La justice américaine commence à mettre son nez dans les affaires de Vega. Parce que l’opération de Vega, qu’il mène au nom de la DEA, est hautement illégale et bafouent à peu près toutes les règles de la police. La DEA n’a pas le droit de mentir et de promettre des réductions de peine dans le vent, et encore moins de récupérer l’argent des narcotrafiquants.

À Miami, les procureurs confrontent un des clients de Vega, El Médico, qui avait payé 42 millions à la première convention de Vega. Ils lui annoncent qu’il a été escroqué et lui proposent une réduction de peine s’il les aide à monter un coup contre Vega.

Le raid contre Baruch Vega

21 mars 2000. Vega, alors âgé de 53 ans, se détend avec ses amis dans son penthouse de Miami. Son ancien client, El Médico sonne à sa porte ce soir-là. Il veut discuter des 7 millions de dollars qu’il lui avait avancés. Durant la discussion, Vega se vante notamment d’avoir reçu 3.5 millions de Rasguño.

Peu après, El Médico s’en va, satisfait.

Satisfait, car personne n’a remarqué le micro qu’il portait sous sa chemise, et qu’à l’autre bout, le FBI venait d’enregistrer toutes les preuves dont ils avaient besoin pour arrêter Vega.

Vers 21h30, des agents interrompent la soirée de Vega.

Vega reste calme, propose du vin aux agents du FBI et demande à ses amis de lui commander une côtelette de veau. Les agents ordonnent à Vega de s’asseoir, commencent à fouiller son appartement et l’interrogent pendant des heures. Ils finissent par lui annoncer qu’il est en état d’arrestation pour blanchiment d’argent et obstruction à la justice.

La semaine suivante, le FBI fait une descente au siège de la DEA à Miami et sort tous les ordinateurs et téléphones de tous ceux qui avaient un rapport avec Vega.

Vega passe 52 jours en prison avant d’être libéré sous caution.

Pendant ce temps, les Etats-Unis ont saisi 1,5 million de dollars, soit la totalité de l’argent de Vega que les fédéraux ont pu trouver. L’arrestation fait évidemment sauter sa couverture, et les trafiquants de drogue ont cessé de lui faire les paiements qu’ils avaient promis.

La guerre des mouchards

Vega va se défendre contre les accusations, donnant des interviews aux journalistes sur tout le bon travail qu’il avait fait pour persuader les narcotrafiquants de se rendre.

L’affaire devient vite un scandale pour Vega, mais surtout pour les forces de l’ordre.

Mais elle pose encore plus de problèmes du côté des narcotrafiquants, puisqu’elle a révélé que l’homme que beaucoup croyaient être leur taupe au sein de la DEA était, au contraire, un agent triple.

C’est le début de la guerre des mouchards.

Le cartel de Norte del Valle se scinde, alors que ses patrons s’accusent les uns les autres d’avoir trahi leur famille. De nombreux indicateurs se font alors tuer par les membres de leur clan. Correa, le client de Vega qui brandissait son passeport durant les conventions, disparait en Colombie.

Cette querelle entre les cartels a d’ailleurs inspiré un roman, El Cartel de los Sapos (“Le cartel des mouchards”), et une série TV basée sur ce livre.

Vega perd son penthouse, son jet et toute sa fortune. Il reste chez des parents, dans des motels et des relais routiers.

Il reprendra son rôle d’agent double une dernière fois, lorsque Gonzalez, l’ennemi de Vega, prend contact avec lui. Gonzalez savait que les autorités américaines préparaient un dossier contre lui et il avait besoin d’aide pour négocier un accord. González savait que le programme de Vega était faux, mais au moins le photographe avait des contacts avec la DEA.

Ils se rencontrent à Aruba en avril 2003. Ils discutent pendant des heures dans un bar au bord de la piscine, tandis que Vega enregistre secrètement leur rencontre.

Vega remet l’information aux procureurs, mais González est assassiné avant qu’il ne puisse conclure un accord. Diego Montoya, le patron du cartel Norte del Valle, avait offert une récompense de 3 millions de dollars pour l’assassinat de González, qu’il soupçonnait d’être un mouchard.

A part les 52 jours de prison et un temps assigné à résidence, les charges contre Vega ne sont pas allées plus loin, car les États-Unis se trouvaient dans une situation bien particulière. S’ils poursuivaient Vega, il pourrait appeler à la barre toutes les personnes impliquées dans son opération. Et le procès serait un embarras public pour la DEA et le FBI.

David Tinsley, de son côté, est suspendu pendant l’enquête des affaires internes, puis réintégré en 2004. Il prendra sa retraite de la DEA quatre ans plus tard et dirige maintenant une société de sécurité privée, qu’il présente comme la première et seule agence de renseignement judéo-chrétienne.

Et si l’affirmation de Vega selon laquelle il pouvait vendre des cartes de sortie de prison était un mensonge, cela s’est finalement avéré être en quelque sorte vrai.

Tous ses anciens clients ont dû être libérés car Vega les avait piégés pour qu’ils se dénoncent. Aucun d’entre eux n’a purgé plus de six ans de prison.

Ironie de l’histoire, le seul personnage de notre histoire qui a purgé sa peine, c’est Fabio Ochoa, celui qui a refusé de payer et a informé le gouvernement des agissements de Vega. Il a été condamné à des dizaines d’années de prison.

Mais l’opération Millennium et la guerre des mouchards qui a suivi ont changé définitivement l’industrie du trafic de drogue. Le cartel de Norte del Valle ne s’en est jamais remis. Après la mort de González, les chefs des autres factions ont été capturés et amenés aux États-Unis. D’autres trafiquants moins violents ont fini par prendre leur place.

Aujourd’hui, Vega vit à Maui, dans une modeste maison près de l’océan. Les agents de la DEA estiment que l’escroquerie du photographe lui a permis de se mettre 50 millions de dollars en poche. D’après lui, il s’agirait seulement de 4 millions.

Vega fait encore des séances de photos occasionnelles. Vous pouvez d’ailleurs suivre son travail sur son Instagram et son site.

Il a également publié sa biographie : La Double Vie de Baruch Vida : Mon histoire en tant qu’agent secret impliqué dans des négociations secrètes de la CIA, du FBI et de la DEA contre la gauche et les narcotiques colombiens.

D’après les critiques, Baruch s’y présente comme un amant irrésistible et un homme de mystère international qui lutte contre le crime. Ses clients trafiquants de drogue sont satisfaits de ses services et son plan met fin à la guerre de la drogue et apporte la paix en Colombie.

Vega est également père de famille. Une de ses filles notamment, Alexandra Vega, est actrice et a joué dans le film Spy Kids.

“Mes parents ne peuvent pas être des espions”, dit son personnage dans le film lorsqu’elle apprend leur double vie. “Ils ne sont pas assez cool.”

Crapules est un podcast qui revient sur les arnaqueurs, menteurs, escrocs et autres voyous qui ont marqué l'histoire - à leur façon.

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